"Toutes les images
disparaîtront."
En quatrième de couverture on trouve ce propos: « elle
inscrit l'existence dans une forme nouvelle d'autobiographie, impersonnelle et
collective ». C'est exactement cela. Bien qu'un peu plus jeune que
l'auteur, je retrouve les choses, les expressions, les mots, les préjugés, les
jugements, les envies, les projets, les on dit, les qu'en dira t-on, les
ambiances, les lumières, les couleurs, les sons, les hontes, les devoirs, les
révoltes, ... de ce que j'ai moi-même vécu. On pourrait presque s'approprier ce
texte pour en dresser sa propre biographie.
Annie Ernaux nous entraîne dans une spirale de
photos, d'images qui nous reviennent comme le film de notre vie, du temps qui
est passé. Non pas de notre vie personnelle, qui se pense en un
« je » unique, mais de celle que nous avons vécue au côté des autres
comme autant de « je » semblables qui forment les « nous »
de la famille, des camarades de classes, des amis, des collègues, dans les
évènements qui se déroulent avec ou sans nous et qui feront l'objet ou pas de
l'histoire de notre époque. On est pris dans ce tourbillon du temps. C'est un
album photo de mots.
Elle y retrace cette trajectoire personnelle
dans ce qu'elle a d'intemporel et de contemporain.
On retrouve les sentiments et le regard sur
l'extérieur en fonction de son âge, comme une respiration au rythme du temps
qui passe. Le premier souffle, celui de l'insouciance de l'enfance. Après
l'attente dans laquelle on piaffe d'impatience à l'adolescence, la grande
inspiration et l'ouverture dans l'espoir et l'envie des grandes choses, la
conquête de l'avenir au tout début de sa vie de jeune adulte. Vient ensuite une
expiration en forme de repli, pour se recentrer sur la préoccupation
d'insuffler la vie, de faire grandir les corps et les coeurs, de transmettre
des valeurs. Une nouvelle inspiration lorsque notre regard se détache de ce qui
a fait notre quotidien que l'on n'a même pas vu passer, inspiration qui donne
le sentiment de pouvoir rejouer, pour compléter ou rectifier la première donne.
Et enfin une expiration lente, retenue jusque vers la fin de vie.
L'inscription dans le siècle est mise en
évidence par l'appropriation des choses, les actions rendues possibles par
l'évolution des moeurs, les idées, les luttes ou les abandons subordonnés aux
événements qui se déroulent sous nos yeux, près de chez nous ou à l'autre bout
du monde.
La forme un peu déroutante mais originale
présente les faits et les événements toujours à l'imparfait, on avance à
reculons. Cela donne au début un côté nostalgique, mais à l'approche de la fin
de ce livre qui a traversé 65 ans de son existence, cela prend une tonalité un
peu désespérante, car il n'y a plus d'avenir à bâtir, juste un présent que l'on
veut essayer de conserver au mieux.
J'ai beaucoup apprécié ce livre, il n'est pas
seulement destiné aux personnes de la même génération que l'auteur, si vous
souhaitez connaître un peu de votre mère en tant que femme, prenez le temps de
le lire, vous y apprendrez des choses sur elle et peut être sur vous
également.